Les mathématiques en France, petite discussion entre amis

Vous prévoyez une soirée bientôt, entre amis... Que la discussion tourne, on ne sait pas vraiment comment, vers les maths en France, le niveau, l'enseignement... est peu probable. Mais, la probabilité, justement, n'étant pas nulle, qu'est-ce que l'on pourrait en dire ?

« Si vous ne vous êtes pas plongé dans cette question, par intérêt personnel, par nécessité professionnelle ou autre, vous ne savez peut-être pas… Alors, je vous le dis franchement, quoi qu’un peu brutalement : la situation est dramatique. »

Voilà qu’un des invités, vous peut-être se lance, le ton est donné. Mais les plus optimistes vont répondre : « Oh... dramatique... dramatique... faut pas non plus exagérer, quand même ? ».

Que leur répondre ?

Statistiques

Eh bien, malheureusement, ce n'est pas exagéré. Voilà pourquoi.

À l’institut de l’enseignement des mathématiques de l’ENS de Lyon, on posait en 2012 le diagnostique suivant :

« En collège les compétences en calcul sont globalement faibles, voire très faibles : en calcul mental (exact ou d’ordre de grandeur), en calcul littéral et en calcul algébrique. Les exercices de calcul sont essentiellement techniques. Les élèves prennent souvent leur calculatrice pour effectuer des calculs élémentaires. Pour l’entrée aux lycées les compétences en calcul sont insuffisantes. »

Le ton est donné, c’est clair. Mais il est donné tardivement car déjà le ministre Luc Châtel dit en en 2007 pour les CM2  :

« La baisse du niveau moyen s’accompagne d’un glissement vers le bas : ainsi, au niveau des 10 % les plus faibles il y a 20 ans, on trouve en 2007 32 % de la population scolaire. Ce glissement vers le bas est général puisqu’il concerne aussi nos meilleurs élèves. Au niveau de compétences atteint par les 10 % les meilleurs il y a 20 ans, on ne retrouve en 2007 plus que 4 % de nos élèves. »

Évidemment, ça n’arrange pas le collège :

« Au collège, les compétences de 44 % des élèves demeurent fragiles. »

Fragiles ou perdus

Fragile ? Kezako ? Réponse de l’API, l’association de prévention de l’innumérisme :

« On estime d'ailleurs que 47% des élèves du collège ont des lacunes plus ou moins importantes en mathématiques ».

On n’est donc plus sur des fragilités, mais sur des lacunes.

Malheureusement, après la scolarité, il y a la vie adulte. En 2011, l’insee comptabilise 16 % de la population adulte qui a des « performances médiocres » en calcul dans la vie quotidienne et 54 % qui ont des « difficultés partielles », toujours pour des situations de la vie courante, paiement, monnaie, soldes…

Il y a donc plusieurs dizaines de millions d’adultes en France qui ont des fragilités ou des lacunes en mathématique pour la vie courante.

Et aujourd’hui ?

On pourrait penser que ces constats sont vieux et que maintenant tout va bien…

Mais voilà. Patatras ! Ce n’est pas le cas du tout. L’analyse du Conseil National d’Évaluation du Système Scolaire (CNESCO) en 2016 est sans appel :

« Les évaluations nationales montrent que 42 % des élèves ont une maîtrise fragile des mathématiques, voire de grandes difficultés à l’issue de l’école primaire. »

Plaisir des nombres - Comapraison du niveau de maths - timss et pisa - CNESCOEt le CNESCO enfonce le clou :

« Ce score est confirmé par l’enquête TIMSS 2015 »

« Si les difficultés des élèves français, dès l’école primaire, étaient déjà partiellement connues, la dimension internationale de l’enquête TIMSS met en évidence un niveau très faible en mathématiques par rapport aux autres pays de l’OCDE participant à l’enquête. La France obtient le score moyen le plus faible des 26 pays de l’OCDE, juste devant le Chili »

C’est sûrement pourquoi le groupe académique de Paris, ouvert aux écoles écrit :

« L’enjeu [de l’enseignement des mathématiques, ndla] est d’autant plus important que, ces dernières années, la prise de conscience d’une forme d’innumérisme (pendant de l’illettrisme pour le français) au sein de la société française, a remis cette discipline au cœur de la réflexion nationale. »

Vous avez bien lu… « innumérisme ». Dans une soirée entre amis, ça se place assez bien. Et si quelqu’un parmi les convives ne connaît pas ce mot, répondez que c’est tout à fait normal.

Nouveau maux, nouveau mots

Cette notion a été introduite initialement par Douglas Hofstadter (1982), et popularisée ensuite par J.A. Paulos en 1988 dans les milieux de recherche sur l’éducation. En France, Luc Châtel se rallie à l’évidence en 2011

Et puis la lutte contre l’innumérisme n’est inscrite au code de l’éducation qu’en 2013 (Article L121-2).

Plaisir des nombres - Etat des lieux, niveau de maths en France - API - facebookMais qu’est-ce que c’est ? La définition de l’Association de Prévention de l’Innumérisme :

« L’innumérisme est à la maîtrise des nombres, du raisonnement et du calcul ce qu’est l’illettrisme à la maîtrise de la langue. »

La définition sur le site du ministère :

« Inumérisme, n.m. Incapacité d'une personne à manier les nombres et le calcul dans les situations de la vie courante, même après avoir reçu un enseignement. »

C’est-à-dire que quelqu’un qui souffre d’innumérisme ne peut pas utiliser correctement et à bon escient les notions mathématiques élémentaires. Celles qui sont utiles au quotidien ou pour avancer dans les études. Les nombres, leurs relations, les quatre opérations de base, les nombres décimaux, les fractions, les pourcentages ; les ordres de grandeurs, les approximations de résultats...

Cet enfant ou cet adulte ne peut pas les utiliser :

  • parce qu’il ne les comprend pas.
  • Parce qu’il ne sait pas les transférer à une autre situation que celle vue en classe. C’est-à-dire qu’il ne voie pas quand c’est utile, à quel moment il faut utiliser telle ou telle notion. Ni pour quel type de problème.
  • Parce qu’il ne maîtrise pas les techniques pour poser les opérations. Si on finit par comprendre qu’il faut diviser, encore faut-il maîtriser la technique pour obtenir le résultat.

Ne pas confondre…

Dans le « Plan » du ministre Châtel, cité plus haut, on lit :

« Les élèves dans ce cas ne relèvent le plus souvent d’aucune pathologie particulière (dyscalculie ou autre), leurs aptitudes sont celles de la très grande majorité des enfants de leur âge.
On observe même que cette situation n’est pas forcément liée à des compétences insuffisantes en lecture qui pourraient nuire à la compréhension.

Il s’agit éventuellement d’échecs installés lors des premiers apprentissages en mathématiques et qui n’ont pas toujours été surmontés par la suite. »

Non. Ces enfants n’ont aucun problème particulier.

L’innumérisme n’est pas la dyscalculie. Parce que les recherches dans ce domaine, comme celles de l’ENS-Lyon, montrent que la dyscalculie ne toucherait que 1 % de la population.

La différence fondamentale est que l’innumérisme n’implique pas l’idée de trouble ou de maladie, donc à fortiori pas de cause génétique. est une incapacité provisoire, donc évolutive.

On acquiert des difficultés, et on peut donc les dépasser aussi.

Et leur niveau dans l'avenir ?

Une fois adulte, ces personnes présentent un véritable « complexe mathématique ».

En effet, dans un quotidien où chaque minute apporte son lot de millions de ceci, de milliards de cela, de pourcentages, d’approximations… Quel sens ont ces données pour ces personnes ? Comment peuvent-elles les appréhender ?

Après des années pénibles et beaucoup de souffrances, les élèves dans cette situation – près d’un élève sur deux - choisissent leur métier sans rapport avec leurs envies ou leurs capacités. Leur orientation se décide en fonction de la quantité de maths qui jalonne encore le parcourt.

Alors, dans la discussion entre amis, l’ambiance est un peu plombée.

Mais vous pouvez sauver la soirée et la discussion par une vision positive et optimiste !

Tout être humain porte en lui le germe de sa propre réussite. Arrosons ce bien précieux, pour qu’il éclose.

Maintenant prenons le bon chemin.

La première étape est : « Il est toujours temps de réagir ».

La situation est grave, ce n’est pas une raison. Ce que nous pouvons faire, faisons-le. Et nous pouvons beaucoup par le simple fait de se sentir concerné, de s’impliquer. De chercher une voie pour faire différemment.

La deuxième étape est inspirée de Gandhi : « Soyons le changement que nous voulons pour notre enfant. »

Parce que si des esprits chagrins vous disent que tout cela est désespérant, et que tout va mal, répondez-leur :

« Et si on commençait tout simplement par son enfant. Petit à petit, par un peu de temps, beaucoup de bienveillance et une autre méthode. Alors, le monde changera puisque nos enfants sont les générations de demain. »

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